Le fantasme de l'ennemi intérieur a enfin son ouvrage de référence. Un vrai livre que l'on ne lit que d'une main pendant que de l'autre on fracasse un caténaire SNCF. L'Insurrection qui vient est un titre rédigé par un Comité Invisible. Brrrr. Mais quoi de ce pamphlet ou des réactions sécuritaires qu'il engendre fait le plus peur ?
Point de départ de L'Insurrection qui vient, les émeutes télégéniques de novembre 2005 : "L'incendie de 2005 n'en finit plus de projeter son ombre sur toutes nos consciences. Ces premiers feux de joie sont le baptême d'une décennie pleine de promesses." La crise est un amuse-gueule alors. Vivement la suite.
Publié en 2007, ce petit livre prend modestement modèle sur les 7 cercles de l'enfer de Dante. Cette Divine Comédie moderne s'enfonce, cercle après cercle, dans les impasses de notre société. Le rapport à soi, au travail, à la consommation, à l'urbain, à la politique,... entre ces pages, le feu couve. Et sans savoir, nous sommes les incendiaires.
L'écriture est âpre, tendue, volontairement rentre-dedans et parfois tapée avec des moufles. Révolte adolescente et éjaculation de mots au menu, miam. Pourtant, le propos est souvent plus intéressant qu'un cri coléreux de pubère en train de muer. Construit en deux parties, constat et projet, L'Insurrection creuse pour mettre au jour les paradoxes de notre système de vie et établit que les couches de la société s'étirent et se cognent au risque de craquer.
Héritier direct du gauchisme des années 70, ce bréviaire témoigne d'une véritable pensée politique (démantèlement de l'exercice du pouvoir), d'une critique sociale générationnelle (utilisation maline du « nous »). Le projet principal semble être d'en finir avec l'individualisme qui nous tue à petit feu. Avoir un boulot en écrasant les autres candidats, devenir célèbre plus qu'utile, consommer comme des dingues en négligeant les ressources,... Oui, les arguments sont un peu faciles, le ton péremptoire et les comparaisons grossières, mais ce brûlot a l'audace de faire réfléchir. Oh mon Dieu !!
L'enfer, c'est les autres
Là où cette comédie devient divine, c'est que L'Insurrection a été retrouvé chez Julien Coupat, le terroriste de Tarnac. Il n'en a pas fallu plus pour que notre Ben Laden du pauvre, soit au yeux de Michèle Alliot-Marie, l'écrivaillon planqué du Comité Invisible. Preuve ridicule, mais preuve quand même (!). Julien Coupat dort en prison depuis le 15 novembre 2008. Rire jaune et comédie noire.
Le ton désabusé et le désenchantement des mots ne font pas pour autant de méchants terroristes, tout au plus des désespérés. Le projet du collectif d' « ultra-gauche » n'est que la possibilité d'une vie différente, autonome, auto-gérée. Utopie baba secouée au rock progressif. Juste de quoi faire trembler la fesse gauche sans toucher la droite. Comprenez que le plus grand malheur serait que l'on parvienne à se passer de ceux qui nous dirigent grâce à la peur. Là, c'est évidemment la droite qui tremble et qui réagit. Les intellos de Tarnac sont punis. La France est sauvée. Ouf.
Par quelle pensée bancale ces « rédacteurs » (ils ne se réclament pas « auteurs », car ils n'ont fait que compiler les idées dans l'air du temps) auraient craché leur plan machiavélique de destruction aux médias avant de commettre le moindre acte criminel ? Suicidaire. Quant à leur anonymat, loin d'être volontairement anxiogène comme la première flic de France l'a juré, il ne serait que pour parler au nom du plus grand nombre.
Peu importe, le mal est fait. Le doute est semé dans les esprits. Selon les autorités, le plus grand danger vient de l'intérieur, sous les cagoules, derrière les claviers d'ordinateurs, dans les halls d'immeubles. Si la solution est bien dans l'entraide, cela restera impossible tant que l'on aura peur les uns des autres. Cercle vicieux. Dis maman, c'est quand l'insurrection ?
Pruine
Extrait de l'Emission Arret sur Images sur son site web, au sujet de l'emballement médiatique autour de l'affaire des accusés de Tarnac et du livre L'Insurrection qui vient.