Vivre à contre-sens, la folle liberté. « L'étrange histoire de Benjamin Button » aurait pu être l'« Easy Rider » de David Fincher, sa course vers l'indépendance. Non. Favori aux oscars, réalisé avec une débauche de moyens loin de l'esprit rock, ce film démontre pourtant joliment la difficulté d'un homme à vivre à côté des autres, jamais avec.
Une horloge inversée malmène la vie du pauvre Benjamin. Bébé, son corps atrophié de vieillard de 80 piges terrifie son père qui l'abandonne. Ne pleurez pas tout de suite, dans son malheur, le poupon fripé va être aimé plus que de raison. Et cet amour tranquille, rythme binaire du coeur, réchauffe au-delà de l'écran.
Tiré d'une nouvelle de 40 pages de F. Scott Fitzgerald et réalisé par David Fincher sur un scénario écrit et ré-écrit d'Éric Roth, « L'Étrange histoire » devient un film voyage de 2h40. Et pendant ce temps, pas d'ennui, mais une paix intérieure cadencée. Brad Pitt, beau gosse chahuté, habite le corps abîmé de Benjamin sans colère, sans question de trop sur sa différence. Pas de discours métaphysique plombant, seule la poésie calme hante le temps de cerveau disponible du spectateur. À rebours des autres, le but du petit vieux n'est pas d'être le premier à l'ouverture du Shopi, c'est de se rapprocher de ceux qui le fuient, malgré eux. En douceur, il tangue et se joue du courant qui l'emporte en provoquant la vie dans ce qu'elle a de plus beau, la justesse des sentiments.
En 80 ans, Benjamin glissera sur les évènements historiques et personnels avec l'aisance de ceux qui n'ont rien à perdre, comme Forrest Gump en son époque, autre héros punk du scénariste Éric Roth. Il traversera les mers, la guerre et croisera de belles personnes. Il connaîtra l'amour à travers Queenie, sa mère adoptive, puis Daisy, la narratrice émouvante jouée par Cate Blanchett. Jusqu'au moment ultime de sa seule rencontre possible avec l'amour, pour un pas de deux. Lutter contre le temps qui l'oppose à une vie qui coulerait linéairement ne sera pas son combat, mais une fatalité acceptée sagement. La sincérité comme une force (ce qui ne marche principalement que dans les films, ndlr).
Les couleurs passées, la musique jazzy étouffée, la nostalgie riante, l'ambiance cotonneuse de ces années perdues, font danser cette étrange histoire. Elle tourne comme un moment à soi, hors du temps, ennemi ou pas.
Ironiquement, le malheur de Benjamin Button vient d'un souhait que chacun fait un jour : rajeunir. Mais que vaut ce souhait quand on le vit seul ? Que faire lorsque ceux qu'on aime nous échappent ? En pleine force de l'âge quand son amour et sa famille déclinent, il ne peut que subir... Perpétuel et douloureux décalage qui a de plus cruel que la fin est connue. Tic tac, tic tac.
Après 15 ans de discussion, ce sujet presque philosophique a failli ne jamais voir le jour au cinéma. Filmer des comédiens à travers les âges n'est jamais simple techniquement et, mal pensée, l'histoire peut être gluante comme un Marc Levy. David Fincher a dit banco. Après des succès d'estime tels que « Fight Club » ou « Seven » avec des effets spéciaux précis et Brad Pitt devenu un pote, le réal' voulait risquer une compo perso.
Alors, si gros budget et ambitions artistiques ne vont pas toujours ensemble comme le heavy métal qui tache et la valse de papa bien coiffée, « L'Étrange histoire de Benjamin Button » est un vrai pari. À l'heure de la consommation de masse et des teen-movies à pop-corn, ce film cherche à capter le vrai sens de la vie, simplement. À chacun son horloge interne. Rock around the clock.
Pruine
L'Étrange histoire de Benjamin Button (The Case of Benjamin Button), de David Fincher avec Brad Pitt et Cate Blanchett (2h40)
Sortie dans les salles françaises le 4 février 2009.